JEANNE

Jocelyn  De Furssac s'éloigna peu à peu du quai. La nausée, qui l'avait quitté quelques heures plus tôt, semblait l'envahir à nouveau. Lentement, il se dirigea d'un pas mal assuré sous un portique pour se mettre à l'abri du crachin qui recommençait à tomber sur le petit port de St Malo. Son œil hagard se porta une dernière fois sur la ligne d'horizon. Celle-ci s'estompait peu à peu au loin entre la mer capricieuse et le ciel de plus en plus sombre de novembre. Cela faisait longtemps que tout le monde avait quitté le quai, mais il resta encore de longs instants à scruter le lointain, là où ciel et mer se rejoignent pour ne former qu'une vaste et infinie masse compacte. Un indéfinissable sentiment de vide l'envahit. Il se sentit soudain perdu, planté dans cet étrange décor aux accents surréalistes. Une brume épaisse recouvrait maintenant le haut du mont St Michel. Les hautes tours torturées semblaient crever le ciel afin de le laisser déverser rageusement toute la puissance de ses effluves.

Engoncé dans son ciré, le visage blême, creusé par la fatigue, Jocelyn tourna définitivement le dos au petit port et à la mer qui commençait déjà à se déchaîner, en rentra d'un pas ferme dans une échoppe pour se mettre à l'abri.

Quelques instants plus tard, il était assis dans une vaste pièce à l'atmosphère lourde et enfumée, à la place la plus reculée possible, dos au mur, devant un café brûlant. Il resta assis là un long moment, ses longs doigts caressant lentement le bois ciré de la lourde table. Subrepticement, il sortit un morceau de journal soigneusement découpé et plié en quatre dans sa poche, et entreprit de le déplier avec soin. En gras, le titre de l'article extrait du Toronto news s'offrait à ses yeux :

« Meurtre passionnel d'une jeune femme à Richmond ».

Les doigts de Jocelyn se crispèrent, et il sentit sa gorge se serrer. Jeanne… Comment avait-elle pu lui faire ça ? Une amie d'enfance, en qui il avait confiance… Par quel coup de folie ?...

 

 

 

 

Jeanne Rochefillon avait trente-deux ans, un port élancé, un teint respirant la santé et de jolis yeux marrons. Elle n'était pas belle, mais charmante et pleine de fraîcheur. Tout le monde l'appréciait et la jugeait brave fille. Depuis deux ans, elle s'occupait de sa mère, gravement atteinte de troubles pulmonaires. Elle vivait seule avec elle dans la petite demeure familiale  au cœur du petit village de Richmond, petite bourgade située à 30 Km au sud de Toronto.

Comme elle levait le loquet de la barrière pour sortir de chez elle, un petit cabriolet à deux places passa en trombe, et la conductrice, une fille coiffée d'un chapeau jaune, lui fit un grand salut de la main. Jeanne lui rendit son bonjour mais ses lèvres s'étrécirent l'espace d'une seconde et ses mâchoires se contractèrent. Elle ressentait ce serrement de cœur qui l'étreignait chaque fois qu'elle apercevait Melodie De Furssac. La femme de Jocelyn !

 

Le domaine des De Furssac, qui se dressait à un kilomètre et demi du village, appartenait à la famille depuis des générations. Jocelyn  De Furssac, l'actuel propriétaire des lieux, paraissait plus vieux que son âge, et nombreux étaient ceux qui le jugeaient peu démonstratif et presque guindé. Mais ses manières bien entendues et contraintes servaient en fait à dissimuler un manque d'assurance en lui. Enfants, Jeanne et lui avaient joué ensemble. Par la suite, ils étaient devenus amis et des liens plus étroits et plus tendres s'étaient secrètement installés, des nœuds plus solides avaient été secrètement espérés par Jeanne elle-même. Rien ne pressait, bien sûr…mais un jour…Elle avait gardé ça dans un coin de sa tête. Un jour.

 

Et puis soudain, il y avait tout juste un an, l'entourage tout entier avait été sidéré par l'annonce du mariage de Jocelyn avec une mademoiselle Du Guesclin, une fille dont personne n'avait jamais entendu parler, qui sortait de nulle part !

 

La nouvelle Mme De Furssac avait pourtant été populaire dès le début ; d'excellente famille, elle avait un parler très agréable et des manières tout à fait exquises. Il n'était pas difficile de comprendre d'où était né l'idylle de Jocelyn. Melodie était une beauté. Petite, menue, espiègle, avec des cheveux d'ébène qui retombaient de façon ravissante sur ses mignonnes oreilles et d'immenses prunelles violettes qui à eux seuls vous auraient fait jurer avoir vu le diable au paradis, et pourtant capables de décocher des œillades assassines. Elle était l'absolu contraire de Jeanne Rochefillon.

Jocelyn  De Furssac, quant à lui, vouait à l'égard de sa femme une béate admiration. Chaque parole prononcée par celle-ci avait teneur de parole d'évangile, et il n'était pas difficile d'observer, qu'en plus de l'admirer, de l'idolâtrer, Jocelyn guettait chacun des battements de cils de sa dulcinée pour pouvoir satisfaire ses désirs. L'origine sociale bien supérieure de Melodie n'était pas étrangère à cette admiration sans bornes de Jocelyn, qui voyait en elle le meilleur parti qu'il ne pourrait jamais obtenir. Dans sa bien masculine candeur, il avait tenu à ce que sa femme et Jeanne deviennent les meilleures amies du monde. Melodie et Jeanne étaient ainsi souvent amenées à se rencontrer, rencontres au cours desquelles Melodie se livrait à une débauche de démonstrations d'affectueuse tendresse. D'où son joyeux salut de ce matin.

 

Jeanne était connue pour s'occuper assidûment de ceux qui étaient dans le besoin à Richmond, et s'affairait à cette tâche deux fois par semaine. Ce matin-là, elle se mit en route pour s'acquitter de son devoir. Le curé visitait lui aussi le devoir en question -une vieillarde alcoolique- et Jeanne et lui parcoururent une centaine de mètres ensemble sur le chemin du retour.

- C'est écoeurant ! décréta Jeanne, tranchante

- C'est ce qu'il nous semble, tempéra le curé, bien qu'il soit malaisé pour nous de mesurer la violence de ses tentations.

Il observa Jeanne attentivement.

- Certains d'entre nous ont la chance de n'être que peu tentés, ou soumis à l'accablement quotidien d'un choix déchirant à faire ou pas, ou d'une conscience harcelée par une illusion douce d'un côté ou une réalité lourde de l'autre, dit-il avec douceur. Mais même à ceux-là leur heure viendra. Ne vous inquiétez pas pour elle, ajouta-t-il, ça va bien se passer.

Sur quoi ils se quittèrent.

Jeanne poursuivit pensivement son chemin et bientôt se cogna presque dans Jocelyn  De Furssac.

- Salut Jeanne ! J'espérais bien tomber sur toi. Tu m'as l'air en pleine forme. Comme tu as des couleurs !

Les couleurs n'étaient pas là une minute plus tôt. Jocelyn lui expliqua que Melodie avait dû se précipiter à Toronto car sa tante n'était pas au mieux, et qu'il faudrait donc repousser au lendemain l'invitation qui lui avait été adressée pour le soir même chez les De Furssac.

Rendez-vous fût donc pris et Jeanne s'en fût chez elle.

 

En rentrant elle trouva sa fidèle domestique plantée sur le pas de la porte, hélant et gesticulant. Elle lui expliqua que sa mère avait été prise d'une violente quinte de toux accompagnée de miasmes sanguinolents, et que la pneumonie latente de Mme Rochefillon semblait désormais déclarée.

Jeanne décida donc de se précipiter à Toronto car on y lui avait recommandé un excellent spécialiste des maladies pulmonaires.

 

Arrivée à Toronto, Jeanne s'acquitta de ses tâches médicales et décida de passer la nuit dans un hôtel restaurant shakespearien, « Au ragoût des espoirs », car il était déjà tard. Le dîner n'y étant pas servi tout de suite, elle s'amusa à parcourir les inscriptions d'arrivées dans le registre ouvert des visiteurs.

Soudain, elle ne put étouffer une légère exclamation. Pas de doute : avec ses boucles, ses entrelacs et ses fioritures, elle la connaissait, cette écriture. Elle l'avait toujours trouvée identifiable entre mille. Même maintenant, elle aurait pu jurer… mais bien évidemment, c'était tout ce qu'il y a d'impossible. Melodie De Furssac était au chevet de sa tante malade. L'inscription elle-même prouvait que c'était impossible : M. et Mme Châtelain, Québec.

Alors qu'elle allait, dans un élan qu'elle ne parvenait pas à analyser, interroger la réceptionniste, elle entendit soudain derrière elle une voix suave et chaleureuse qui lui était familière ; prenant mille précautions, elle se retourna tout doucement, et aperçu Melodie De Furssac riant aux éclats accompagnée d'un autre homme, qui montaient directement aux chambres à l'étage. Comme dans un rêve, elle entendit la réceptionniste lui dire :

- M. et Mme Châtelain, des habitués, sans doute fraîchement mariés. Ils sont charmants n'est ce pas ? Ils viennent régulièrement ici. Le dîner est servi mademoiselle.

Jeanne s'entendit articuler :

- Merci, j'y vais tout se suite.

Sa voix sonnait différemment, comme si elle appartenait à quelqu'un d'autre. Quelques instants plus tard, alors qu'elle était attablée devant un rôti, son cerveau en ébullition devint un champ de bataille où s'affrontèrent pensées et émotions contradictoires.

Le doute n'existait plus. Altruiste, elle avait d'ailleurs bien jaugée Melodie dès leur première rencontre. Cela lui ressemblait. Elle se demanda vaguement qui pouvait être l'homme, mais peu importe… ce qui comptait, c'était Jocelyn.

Qu'allait-elle faire à propos de Jocelyn ? Il fallait qu'il sache, pas de doute, il fallait qu'il sache. Il en allait manifestement de son devoir de le mettre au courant. Elle devait mettre Jocelyn au courant des faits sans perdre un instant. Elle était l'amie de Jocelyn, pas de Melodie.

Mais elle se sentait néanmoins mal à l'aise. Sa conscience n'était pas en repos. A première vue, son raisonnement était bon, mais devoir et sentiments semblaient s'accorder de manière par trop équivoque. Il lui fallait bien admettre qu'elle détestait Melodie. Cela dit, si Jocelyn divorçait, elle ne doutait pas que Jocelyn étant habité par une si fanatique conception de l'honneur, alors la voie serait libre et elle aurait sa chance. A envisager la situation sous cet angle, la nausée lui vint. La démarche lui parut tout à la fois ignoble et lamentablement cousue de fil blanc.

L'élément personnel entrait par trop en ligne de compte. Elle ne pouvait jurer de la pureté de ses intentions. Jeanne était une femme dotée d'élévation d'esprit et d'une conscience exigeante. Et elle luttait maintenant de toutes ses forces pour déterminer où résidait son devoir, où se trouvait la rectitude morale. Elle souhaitait, comme elle l'avait toujours souhaité, agir dans le bon sens. Qu'est ce qui, dans le cas particulier, était bien ? Qu'est ce qui était mal ?

Par le pur effet du hasard, des faits avaient été portés à sa connaissance. Ils affectaient au plus profond l'homme qu'elle aimait et la femme qu'elle détestait, et, autant l'avouer, dont elle était maladivement jalouse. Or cette femme, elle était désormais en mesure de provoquer sa perte. Mais était-elle fondée à le faire ? Jeanne s'était toujours tenue à l'écart des bavardages et des scandales de toutes sortes et il lui répugnait de ressembler à ces commères qu'elle avait fait profession de mépriser. Elle était Jeanne Rochefillon, chrétienne chérissant son prochain et voulant du bien à tous les hommes… et à toutes les femmes. Si elle devait mettre Jocelyn au courant, il faudrait qu'elle soit au préalable bien sûre de n'être guidée que par des sentiments altruistes. Dans l'immédiat, elle ne lui dirait rien.

Non, elle ne lui dirait rien.

 

Le lendemain, elle s'était encore fortifiée dans sa résolution. Elle devait garder le silence. Les sentiments qu'elle portait à Jocelyn interdisaient tout discours. Melodie était quant à elle sans doute bien loin de toutes ces considérations. Peu importe. Sa mauvaise conduite ne justifiait en aucun cas que Jeanne puisse avoir recours à une action dont elle n'était pas tout à fait certaine de la pureté.

 

Elle arriva au domaine des De Furssac dans sa petite voiture. Elle pénétra dans l'enceinte d'un pas décidé et, alors qu'elle s'approchait de l'imposante bâtisse, entendit des bribes de conversation qui s'échappaient par les grandes fenêtres entrebâillées. La voix de Melodie, claire et distincte, se fit entendre :

- Nous n'attendons plus que Jeanne Rochefillon. Vous la connaissez, elle habite Richmond…elle était censée figurer au nombre des beautés du cru, mais elle est, hélas, dépourvue de la moindre parcelle d'intérêt. Cette brave fille ne ressemble décidemment à rien du tout ! Elle a fait l'impossible pour mettre le grappin sur Jocelyn, mais Dieu merci, très peu pour lui !

Le ton qu'elle employait avait quelque chose de dominateur, de condescendant, de méprisant.

Elle ajouta :

- Pauvre Jeanne, une brave fille, très gentille, mais une telle laissée-pour-compte !

Le visage de Jeanne devint d'une pâleur mortelle et ses mains se crispèrent dans un spasme de fureur qu'elle n'avait jamais connu. A ce moment-là, elle aurait pu tuer Melodie de ses propres mains. Ce ne fut qu'au prix d'un effort surhumain qu'elle parvint à recouvrer le contrôle d'elle-même. Cela ajouté à la pensée à demi consciente qu'elle tenait de quoi faire payer à Melodie De Furssac la cruauté méprisante de ses propos.

Quelques instants plus tard, elle pénétrait dans la pièce.

 

Melodie, exquisément moulée dans une robe de soie italienne, trônait au beau milieu de la pièce, au point de convergence de tous les regards ; tout le monde l'admirait. Quelle chance avait Jocelyn ! Une femme aussi charmante ! Et quel aura elle dégageait !

Le repas se déroula à merveille. Melodie se montra particulièrement tendre et démonstrative à l'égard de Jeanne tout au long de celui-ci. Elle étala également le nombre incalculable d'actes de bienfaisance dont elle faisait preuve à l'égard de tous les nécessiteux de Richmond, sous les exclamations approbatrices de tous les invités. Quelle générosité ! Et quel don de soi ! Jeanne se garda bien de dire que l'on avait que très peu sentie le pragmatisme de Melodie dans le village, autrement que par quelques belles paroles d'encouragement sorties dès lors qu'il était possible qu'elle en retire une quelconque publicité.

Jocelyn aussi se montra attentif et charmant. Bien qu'il ne soupçonnât pas un instant que Jeanne ait pu surprendre les paroles de sa femme, il n'en éprouvait pas moins confusément le besoin de se les faire pardonner. Il aimait beaucoup Jeanne, et il aurait aimé que Melodie s'abstienne de commentaires aussi regrettables. Jeanne et lui avaient été amis intimes, rien de plus – et s'il éprouvait tout au fond de lui un léger malaise quant à la façon dont il jonglait un peu trop avec la vérité pour ce qui est de cette dernière assertion, il s'empressa de le chasser.

 

Après le dîner, on en vint à s'enquérir de la santé de Mme Rochefillon. Jeanne guetta de propos délibéré un blanc dans la conversation pour préciser :

- J'ai donc été recourir hier aux services d'un célèbre spécialiste à Toronto.

Elle ne regarda pas encore en direction de Melodie – pas encore. Mais plus qu'elle ne la vit, elle sentit soudainement l'attention de la jeune femme se porter sur elle de manière particulièrement soutenue.

Elle poursuivit :

- Et comme il était tard, j'ai passé la nuit au « Ragoût des espoirs », un hôtel restaurant tout ce qu'il y a de correct.

Elle entendit le soudain tintement émis par la tasse à café de Melodie rencontrant trop brusquement sa soucoupe. Elle la regarda alors brusquement et lui dit :

- Y êtes-vous déjà allée ?

S'il lui était encore resté quelques doutes, ils s'envolèrent. L'espace d'une seconde, elle sentit Melodie perdre sa contenance. C'était presque imperceptible, et elle seule avait pu le sentir, mais elle aurait pu jurer avoir lu la peur dans ses yeux l'espace d'un instant ; ils avaient virés au noir au moment de croiser ceux de Jeanne. Le regard de Jeanne ne leur dit rien en retour. Il était calme, scrutateur. Nul n'aurait pu imaginer le flot de voluptés qu'il dissimulait. Rarement intensité de sentiments ne purent jamais jaillir de deux regards en aussi peu de mots, en aussi peu de temps.

Avec un extraordinaire contrôle et une maîtrise quasi-programmée de chacun de ses gestes, Melodie répondit, de sa voix ferme et assurée :

- Absolument pas.

Jeanne resta pétrifié de l'aplomb avec lequel Melodie lui avait répondu, calme et rassurante. Un tel contrôle de ses émotions n'était possible que par un apprentissage et une pratique continue de l'art de la dissimulation, de la tromperie et des convenances. Melodie maîtrisait son sujet, l'idée même de pouvoir perdre ses moyens lui était étrangère. Melodie savait convaincre, mettre tout un auditoire dans sa poche, contrôler le regard des autres. Ses yeux et le ton qu'elle employait respiraient l'innocence et la pureté. A cet instant, si Jeanne ne l'avait vue la veille de ses propres yeux, elle aurait douté.

 

 

Le lendemain, elle reçut une lettre de « l'autre ». Celle-ci sollicitait un rendez-vous pour l'après midi. Jeanne refusa.

« Elle en est encore à se demander si je sais la vérité ou pas, se dit-elle. Elle veut en avoir le cœur net sans se compromettre. Mais pas question...pas avant que je ne sois prête. »

Jeanne ne savait pas elle-même au juste ce qu'elle attendait. Elle avait décidé de garder le silence – c'était la seule conduite loyale et honorable. En se remémorant l'extrême provocation à laquelle elle avait été soumise, elle se sentit d'ailleurs pousser une auréole supplémentaire de bonté. Après avoir découvert la façon dont Melodie parlait derrière elle, une personnalité moins affûtée aurait bien pu renoncer à ses bonnes résolutions.

Finalement, la rencontre se produisit. Coïncidence ou pas, les deux femmes se croisèrent un matin en ville.

Ce fut Melodie qui amorça la discussion ; après quelques généralités, elle en vint directement au but :

- J'ai passé le week-end dernier à Toronto, vous savez, ne tarda-t-elle pas à signaler.

- Vraiment ? C'est ce qu'on m'a appris, commenta Jeanne.

Elles se mesurèrent du regard. Melodie paraissait aujourd'hui presque laide. Son visage arborait une expression âpre et calculatrice qui la privait de beaucoup de son charme.

- Quand vous êtes allée à Toronto, commença Melodie, vous avez évoqué je ne sais quel petit hôtel qui se trouve là-bas.

- C'est exact. Vous ne le connaissiez pas, m'avez-vous dit ?

- J'y suis descendue une fois, en fait. J'ai en effet un cousin qui a l'occasion de beaucoup voyager du fait de son activité commerciale, et il lui arrive parfois de faire le transit par le Canada. J'ai saisie récemment l'occasion de le rencontrer alors qu'il était de passage à Toronto. Je considère qu'entretenir des bonnes relations avec la famille est essentiel, n'est-ce pas ?

Tout cela avait été dit avec une légèreté et un naturel déroutant.

 

Jeanne la fixa du regard.

- Je me suis livrée à quelques recherches, lui dit-elle, placide. Votre tante ne vous a jamais fait envoyer chercher le week-end dernier. La même chose, rigoureusement la même, c'était déjà produite trois semaines lus tôt. Et votre tante ne répond vraisemblablement pas au nom de Châtelain ?

Melodie comprit que son ultime tentative de duperie était inutile. Elle prit soudain un air grave et sérieux.

- Bien. Que voulez-vous au juste ? lui jeta-t-elle. J'imagine que vous allez tout raconter à Jocelyn ?

Son phrasé était maintenant d'une froideur quasi-palpable. Le recul calculateur qu'elle portait à présent sur la situation laissait plus croire à une formalité administrative à régler qu'à une affaire aussi grave ou sentiments étaient censés être mêlés.

- Je ne sais pas encore, répondit Jeanne.

Elle se sentait calme, omnipotente.

Se redressant, Melodie repoussa les boucles ondulées qui lui cascadaient sur le front.

- Que voulez-vous ? répéta-t-elle.

- Pourquoi pas la vérité ?...

- La vérité…. susurra Melodie, gravement.

Melodie déballa toute l'histoire ; avec aplomb, naturel et sans la moindre réticence.

Elle avait été préalablement fiancée à un jeune ingénieur qui s'était peu à peu retrouvé sans le sou, et qui n'avait pas hésité à plaquer Melodie au profit d'une veuve richissime qu'il s'était empressé d'épouser.

Peu après, la vie avait placé Jocelyn sur le chemin de Melodie, un prétendant qui s'était trouvé là au bon endroit, au bon moment, et qui n'était finalement pas un si mauvais parti que ça. Elle avait facilement séduit Jocelyn et convolé peu de temps après en justes noces avec lui.

Elle avait un jour revu son ingénieur par le plus grand des hasards. C'avait été la première de nombreuses rencontres à venir. C'était une histoire sordide, une histoire d'étreintes clandestines, de liaison abjecte et de mensonges sans fin.

- Je suis vraiment amoureuse de lui, répétait Melodie avec des trémolos dans la voix.

Et à chaque fois, l'expression mettait Jeanne au bord de la nausée.

- Et Jocelyn ? s'enquit jalousement et âprement Jeanne.

- Jocelyn ? Je m'en soucie comme de… (Elle fit claquer ses doigts :) Voilà comme je m'en soucie ; au point où nous en sommes, autant vous dire la vérité tout de suite. Je n'ai rien contre lui, il s'est seulement trouvé là au bon endroit au bon moment, c'est tout. C'est juste un assez bon coup.

Melodie regarda Jeanne d'un œil incisif.

- Alors ?

- Ce que sont mes intentions ? traduisit Jeanne. Je ne sais pas. Vais-je en parler à Jocelyn ? Il me faut le temps de la réflexion.

- Qu'est ce que vous croyez ? hurla Melodie. Regardez-vous ! Qui êtes-vous ? Vous n'êtes rien ! Vous ne représentez rien ! Votre parole n'a aucune valeur pour personne ! Que vaut un discours entier sorti de votre bouche face à une seule parole sortie de la mienne aux oreilles de Jocelyn? J'ai une éducation, un statut, une situation, un aura que vous êtes loin d'avoir. Les gens m'aiment ! Ils m'admirent, m'envient, envient Jocelyn ! Les gens ne croient que ce qu'ils ont envie de croire. Que ceux qu'ils ont envie de croire. Ils croient ceux qu'ils aiment. Et toute vérité n'est pas bonne à croire (Beaumarchais). Vous ne pourrez jamais m'atteindre parce que vous ne représentez rien dans la balance face à moi.

- Et vous, que pesez-vous face au poids de la vérité ?

- L'homme est de glace aux vérités, mais il est de feu pour les mensonges. (La Fontaine)

- Vous oubliez que je ne suis pas seule à vous avoir vue au « Ragoût des espoirs ». La réceptionniste pourrait vous reconnaître sans peine. La vérité finit toujours par vous rattraper. Je ne sais pas encore si je dois parler ou pas. La vérité est un fruit qui ne doit être cueilli que s'il est tout à fait mûr, disait Voltaire.

- Gardez-vous de demander du temps, le malheur n'en accorde jamais (Mirabeau).

- Tout homme qui agit avec précipitation va à l'indigence, à coup sûr (Prov. 21 :5). Mon devoir consiste peut-être à le dire à Jocelyn, je ne sais pas. Je ne saurais prendre de décision précipitée, déclara gravement Jeanne. Je ne peux rien vous promettre de but en blanc. En attendant, votre amant et vous ne devez plus vous revoir. Je ne peux cautionner une mauvaise action qui perdure.

- C'est entendu. Je vous le jure, tempéra Melodie.

- Quand j'aurai déterminé la juste solution du problème, promit Jeanne, je vous la ferai connaître.

 

Cela dit, Jeanne reprit son chemin et Melodie s'effaça furtivement dans les petites rues de Richmond.

 

 

Restée seule, Jeanne fronça les narines. De dégoût. Une écoeurante affaire de coucheries et de mensonges. Melodie respecterait-elle sa promesse de ne pas revoir son amant? Probablement pas. Elle lui avait promis avec trop d'assurance pour que ce soit honnête. Et Jocelyn. Lui ne savait rien. Il vivait naïvement son histoire d'amour. Mais il la vivait tout seul. Pauvre Jocelyn.

 

Cet après-midi-là, Jeanne se dirigea vers les escarpements de rochers qui grimpent le long de la côte et qui se terminent en falaise dans l'Atlantique. Souvent, elle rejoignait cet endroit, la pointe la plus avancée de la côte, un à-pic suspendu dans le vide qui sortait de la falaise au pied duquel battaient les vagues, très loin en dessous. Elle aimait à y passer de longues heures, à scruter la vue imprenable qui s'offrait devant elle, s'abandonnant à de longues rêveries ou de temps à autre à de plus sérieuses méditations. Plus d'une fois elle s'était surprise à y rester jusque tard dans la nuit, à penser, à observer cet attendrissant spectacle où le scintillement des étoiles ricoche subrepticement sur l'écume des vagues.

L'après-midi était beau et le ciel limpide. Des profondeurs montaient le clapotis des vagues, engourdissant murmure. Jeanne s'assit et contempla l'eau bleue à perte de vue. Il fallait qu'elle parvienne à une décision. Que comptait-elle faire au juste ? Peut-être Melodie avait-elle raison ? Peut-être même Jocelyn ne croirait-il pas cette histoire d'adultère ? Et si toutefois il la croyait, peut-être Jocelyn lui en voudrait-il d'avoir parlé et ainsi brisé son bonheur ?

 

Jeanne résolut de continuer à se taire. Quand elle rentrerait, elle enverrait un message à Melodie pour lui dire que, sans pouvoir honnêtement présager de l'avenir, elle avait décidé de garder le silence pour l'instant.

 

 

 

La vie reprit plus ou moins son cours à Richmond. On nota cependant que Jeanne Rochefillon ne semblait pas au meilleur de sa forme. Elle semblait de plus en plus se refermer sur elle-même, on la voyait moins au chevet des malades et son teint se ternissait à vue d'œil, au point de paraître morne. On la voyait  par ailleurs de moins en moins discourir avec Melodie, il paraissait même que Jeanne s'obscurcissait un peu plus chaque fois qu'elle la rencontrait ou que Jocelyn lui parlait d'elle. Melodie De Furssac, au contraire, s'épanouissait. Elle avait l'œil plus brillant, portait bien haut la tête, et tout, dans son comportement, trahissait un regain d'assurance et une sûreté de soi. Elle redoublait d'ailleurs d'attentions envers son mari et le couple De Furssac passait pour le plus amoureux des couples de la région.

Il est vrai qu'il y a des mensonges bien habillés comme il y a des menteurs très bien vêtus.

 

Un matin qu'elle sortait promener son chien, Jeanne rencontra Jocelyn dans un chemin creux.

- Au courant de nos projets ? s'écria-t-il avec entrain. J'imagine que Melodie t'a annoncé la nouvelle ?

- Quel genre de nouvelle ? Melodie ne m'a parlé d'aucun projet en particulier.

- Nous partons pour l'étranger…pour un an…peut-être davantage. Nous en avons assez de l'endroit. Melodie n'a d'ailleurs jamais aimé le Canada, tu sais.

Jocelyn soupira. C'est avec un brin de nostalgie qu'il quittait sa demeure et son domaine.

- Quoi qu'il en soit, je lui ai promis le changement. J'ai loué une villa aux îles Caïman. Trop de bonheur. Un endroit de rêve, à ce qu'il paraît. (Il eu un rire un peu contraint :) Une seconde lune de miel, n'est ce pas ?

Pendant une bonne minute, Jeanne fut incapable d'articuler un mot. Quelque chose semblait lui remonter dans la gorge au point de l'étouffer. Ses bras semblaient peser des tonnes, elle se sentait paralysée. Elle voyait comme si elle y était les murs blancs de la villa, les palmiers, elle humait les suaves effluves des îles. Une seconde lune de miel !

Ils allaient partir. Melodie allait continuer sa vie de mensonges, comme si de rien était. Elle s'en allait au loin, gaie, insouciante, heureuse.

Jeanne entendit sa propre voix, certes un peu rauque, prononcer les mots qui convenaient. Quelle bonne idée ! Comme ils allaient être bien !

Cet après midi-là, Jeanne s'assit à sa table et rédigea un mot pour Melodie. Elle lui donnait rendez-vous le lendemain sur les hauteurs qui surplombent la mer.

 

La suite de cette histoire nul ne la connaît. Que se passa-t-il ce jour-là sur les hauteurs de Richmond ? Que se dirent Melodie De Furssac et Jeanne Rochefillon ? Nul ne peut aujourd'hui en témoigner, car nul ne le sut jamais en réalité ; chacun y alla de sa propre version. La réalité, pourtant, la voici, car il convient que le lecteur sache la vérité, la seule, qu'il sache la drame qui se déroula ce jour-là sur les falaises de Richmond.

 

 

Le matin suivant se leva, radieux et sans nuages. Jeanne escalada le chemin sinueux qui menait à la falaise. Elle était heureuse de sa décision de dire au grand jour ce qu'elle avait à dire, en pleine nature, sous un ciel bleu, et de se débarrasser de ce point insupportable qui tourmentait sa conscience depuis trop longtemps et l'accablait de plus en plus. Elle était navrée pour Melodie, mais il fallait en passer par là.

Jeanne atteignit rapidement le haut de la corniche et aperçut Melodie qui l'attendait, les genoux serrés et les mains crispées. Jeanne se laissa choir sur l'herbe à côté d'elle.

- Je suis hors d'haleine, s'excusa-t-elle. C'est une vraie escalade, avec ce soleil, pour arriver jusqu'ici !

- Allez vous faire foutre ! vomit Melodie dans un hurlement sauvage. Vous ne pouvez pas vider votre sac, espèce de petite garce, au lieu de me parler topographie et météo ?

Jeanne parut atterrée. Melodie contrastait tellement avec l'image qu'elle donnait en société !

- Vous finirez par sombrer dans la folie si vous n'y prenez pas garde, répliqua Jeanne, glaciale.

Melodie eut un rire bref ;

- Maintenant venez-en au fait.

Silencieuse un moment, Jeanne se mit enfin à parler en regardant, non pas Melodie, mais la mer, au loin.

- J'ai estimé honnête de vous prévenir que je ne saurais garder plus longtemps le silence au sujet de… au sujet de ce qui s'est passé l'an dernier.

- L'an dernier ? A Toronto ? Mais ma pauvre fille, cela fait bien longtemps qu'il y a prescription ! Vous voulez dire que vous comptez aller débiter toute l'histoire à Jocelyn ?

- A moins que vous ne passiez aux aveux vous-même. Ce qui serait de très loin la meilleure solution.

Là encore, Melodie laissa échapper son affreux petit rire.

- Et c'est votre précieuse conscience, j'imagine, qui vous dicte votre conduite, railla-t-elle.

- J'imagine qu'à vous la chose puisse paraître incongrue, riposta Jeanne. Mais c'est honnêtement bien le cas.

Le visage blanc comme un linge, Melodie se pencha pour mieux observer les traits de son adversaire.

- Mais c'est que, en plus, vous croyez réellement ce que vous dites ! s'exclama-t-elle. Vous êtes bel et bien persuadée que c'est la raison !

- C'est la raison.

- Alors, là, absolument pas. Si c'était le cas, vous auriez lâché le morceau beaucoup plus tôt, il y a de ça longtemps. Pourquoi ne l'avez-vous pas fait tout de suite ? Non, ne répondez pas. Je vais vous le dire. Parce que vous avez pris beaucoup plus de plaisir à garder cette épée de Damoclès au-dessus de ma tête, voilà pourquoi. Vous avez joui de votre sentiment de puissance, de total contrôle de la situation, de la maîtrise que vous aviez de tous les éléments. Seulement tout à coup, nous nous en allions, nous échappions à votre contrôle, peut-être parviendrions-nous à être heureux, et ça vous ne pouvez pas l'encaisser. Du coup, voilà votre conscience si commode qui se réveille !

Elle s'interrompit, haletante.

- Je ne saurais vous empêcher de débiter des extravagances, commenta Jeanne, toujours avec le même calme et la même hauteur. Mais je peux vous assurer que rien de tout cela n'est vrai. Votre raisonnement est charnel, le mien est spirituel. Ma conscience me tourmente depuis des mois sur le bonne voie à suivre, mes longues errances sur les vagues du doute me portent parfois jusqu'aux rives de la dépression. Je cherche avant tout à promouvoir le bien. Le bien en général, celui de Jocelyn en particulier.

- Vous ne connaissez pas la pitié, l'indulgence ?

- Ca n'est pas à moi qu'il faut demander le pardon. Peut-être Jocelyn vous l'accordera-t-il ?

- Vous connaissez Jocelyn mieux que ça. Jamais il ne me pardonnera. Il va vouloir se venger. De moi et surtout de mon amant. Et ça je ne le supporterait pas. Sa femme est soupçonneuse. Si elle découvre ça, elle va le lâcher. Il n'aura plus rien. Ce sera un homme fini.

- Je ne songe pas un instant à votre ingénieur, dit Jeanne. Je pense à Jocelyn. Pourquoi ne vous souciez-vous pas aussi un peu de lui ?

- Pour Jocelyn, j'ai un peu d'affection. Mais pour mon amant, je me mettrais en quatre. Ce sera lui ou personne. Je suis une moins que rien, d'accord. Et je veux bien admettre qu'il ne vaut guère mieux. Mais ce que j'éprouve pour lui, ça c'est quelque chose.

- Deux arbres pourris ne peuvent produire de fruit sain ni l'un ni l'autre, ni deux bâtards un chien de race, murmura Jeanne.

Melodie regarda fixement son ennemie. Celle-ci n'entendit pas la dernière phrase que Melodie prononça, lugubre:

- Le temps est un grand maître, dit-on, le malheur est qu'il tue ses élèves…

 

Melodie défia Jeanne du regard :

- S'il le fallait, je serai prête à mourir pour lui, vous m'entendez, à mourir pour lui !

- Personne ne vous le demande, répliqua Jeanne, sereine

- Vous ne croyez pas ce que je dis ? Ecoutez, si vous continuez avec vos manigances abjectes, je me tuerai. Plutôt que de voir mon amant mêlé à cette histoire et acculé au désastre.

Jeanne ne se montra guère impressionnée.

- Vous n'en ferez rien. Je vous conseille d'aller dire vous-même la vérité à votre époux.

- Je vois, murmura Melodie dans un souffle.

Elle se leva, resta un moment figée comme pour peser le pour et le contre, puis descendit en courant jusqu'au sentier, et là, se mit à dévaler la pente en direction de la falaise. Elle tourna une fois à demi la tête en direction de Jeanne et reprit sa course, jusqu'à disparaître de sa vue.

Jeanne en demeura pétrifiée. Elle s'époumona :

- Melodie! Non !

D'un bond, elle se précipita à la suite de Melodie pour la rattraper avant qu'elle n'arrive au bord de la falaise. Elle dévala la pente à son tour en trombe jusqu'à l'endroit où Melodie avait disparu de sa vue.

Soudain, elle ressentit une énorme douleur sur le bas de son genou gauche et s'effondra. Melodie avait jailli de derrière un talus et venait littéralement de faucher Jeanne à l'aide d'une grosse fourche de labour. La douleur était telle que Jeanne faillit s'évanouir sous le choc. Elle s'affaissa dans l'herbe, à moins d'un mètre du bord de la falaise à-pic. Elle était incapable de bouger. Voyant le visage de Melodie enlaidi par la haine et les dents brillantes de la fourche se rapprocher d'elle, Jeanne sentit sa dernière heure venue. Comment avait-elle pu croire en la sincérité de cette femme ? Tout ce qu'elle savait d'elle respirait l'égoïsme, la fausseté, la tromperie, la duplicité ? Comment avait-elle pu se laisser duper par cette femme fourbe incapable de la moindre noblesse d'âme ? Par ce simulacre d'élan passionnel ? Pourquoi s'était-elle torturé l'esprit pendant tout ce temps à cause d'elle, une manipulatrice prête à tout pour parvenir à ses fins ? Maintenant elle allait mourir… Elle vit la lourde fourche s'élever au-dessus de sa tête…

Spasme convulsif ou instinct de survie, au moment où la fourche s'abattait, Jeanne parvint à se déporter sur son côté et esquiva la lourde masse en fer qui s'enfonça dans la terre à cinq centimètres de son crâne. Emportée par son élan et par le poids de la fourche, Melodie perdit l'équilibre, tomba en avant et bascula dans le vide…

 

On entendit un cri, des hurlements, des gens qui s'égosillaient. Puis…

Le silence…

 

Faisant bien attention où elle mettait les pieds, Jeanne s'approcha du bord. Une vingtaine de mètres en contrebas, des promeneurs en groupe qui avaient entrepris l'escalade du sentier s'étaient immobilisés. Les yeux agrandis par l'horreur, ils désignaient du bras un point. Ils rejoignirent rapidement Jeanne.

- Oui mademoiselle, quelqu'un est tombé du haut de la falaise. Vous avez vu quelque chose ?

Elle attendit. Les yeux figés en contrebas. Le fit-elle une heure, une éternité, ou seulement quelques minutes ?...

Un homme grimpait avec peine le raidillon. C'était le curé.

- C'est horrible, dit-il, le visage blanc comme un linge. Dieu merci, la mort a du être instantanée.

Apercevant Jeanne, il la rejoignit :

- Ce doit être pour vous un choc effroyable. Vous étiez ensemble, d'après ce que j'ai compris ?

Jeanne était bien incapable d'articuler un mot. Ce fut le son d'une voix familière qui la fit enfin tressaillir :

 

- Jeanne ! Que s'est-il passé ?

 

C'était la voix de Jocelyn, désemparée, désabusée. Son visage exprimait la violence d'une douleur intérieure indescriptible, l'horreur de la naissance d'une souffrance infinie, les spasmes aigus du cœur déchiré, l'horrible réalité qu'il ne pouvait croire et qui, pourtant, s'imposait à lui. Il arborait à la fois le désespoir, l'impuissance, l'ineffable sentiment que le monde entier vient soudainement de s'effondrer, que l'existence même ne se suffit plus à elle seule.

Que pouvait-elle dire, à cette âme soudainement orpheline, engourdie dans sa douce illusion ? Etait-elle en droit de briser ses rêves, de casser encore plus son bonheur chimérique, qui déjà, venait de voler en éclat ? Aurait-elle la cruauté d'ajouter à sa peine et de lui dire que cette femme qu'il adulait était en réalité un adultère, une menteuse, une meurtrière ? De briser un peu plus le rêve de Jocelyn au sujet de cette femme qu'il vénérait, qu'il adorait ? Et aurait-il la force de se relever d'un tel coup de grâce ? Assurément non. Justice était désormais faite, et Jocelyn ne serait plus désormais victime de tromperie. Il ne vivrait plus dans le mensonge. Mais elle ne pouvait se résoudre à contempler ce si doux visage se décomposer devant ses yeux et lui infliger cette suprême torture qu'il ne pourrait supporter. Jocelyn devait garder une part du rêve qu'il avait en lui afin de pouvoir continuer à vivre.

Elle murmura, dans un souffle :

- C'est moi qui l'ai tuée… Je l'ai poussée...

 

 

 

 

 

 

Jocelyn replia lentement le morceau de journal et le remis dans sa poche. Ses ongles grattaient nerveusement le bois brut de la table. Jeanne… comment avait-elle pu ?... et jusqu'au bout elle s'était murée dans un silence de marbre, jamais elle n'avait acceptée de le voir, de lui parler, de lui expliquer son geste, de lui demander au moins le pardon. Elle avait refusé la moindre entrevue avec lui. Même pendant le procès, elle avait choisi de ne rien dire, s'enfermant dans un long silence coupable. Jusqu'au bout, jusqu'à l'échafaud, ou l'on exécute les assassins endurcis comme elle, où là, elle avait enfin jeté un dernier regard sur lui, un regard apeuré, implorant.

Il revoyait sa lente marche vers la mort, sa silhouette fine, son port de tête bien droit ; le craquement des escaliers en bois, le bourreau, le nœud de la lourde corde se poser sur sa délicate gorge… Et soudain, la corde qui se tend, le corps qui se balance, le cri synchronisé de tous les spectateurs :

 

- On ferme !

Jocelyn sursauta. Le temps était passé très vite. Tout engourdi, il se leva, jeta un œil sur le café glacé qu'il n'avait pas touché, paya sa consommation et quitta l'échoppe. Le brouillard était maintenant très épais. Lentement, Jocelyn  De Furssac s'enfonça dans les rues de St Malo. Demain il serait à Paris. Pour commencer une nouvelle vie, sans trop savoir laquelle. Peu à peu, il s'effaça dans le brouillard de novembre. Dans ce brouillard qui l'entourait, dans ce brouillard qui l'habitait.

Mais dans ce brouillard réel.

L'esprit encore embrumé, Jocelyn disparut construire son bonheur.

Et finalement, c'est tout ce que Jeanne avait jamais souhaité.

 

 

                                                              Histoire d'Agatha Christie

                                                                 ré-écrite par Jeremy Roy

 



Article ajouté le 2006-12-26 , consulté 151 fois

Commentaires



Poster un commentaire





http://





Merci de recopier le nombre présent à gauche dans la case de texte ci-dessous ( Pourquoi ? )





Liens


Afficher une version imprimable de cet article
Retour aux articles